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Le mystère du malaise des lycées généraux français

Posted by Viviane Micaud sur 25 mars 2009

Depuis décembre, je ne comprenais pas pourquoi les principaux syndicats et associations d’enseignants regrettaient que la réforme des lycées de décembre 2008 ait été repoussée. Maintenant, ils savent tous que le lycée finlandais qui servait de modèle est en réalité inefficace, que la réforme était inorganisable dans les délais (à cause du choix des modules) et que certains modules proposés étaient des « nids à délits d’initiés ». Elle n’était objectivement souhaitable pour personne, y compris pour Darcos car elle demandait plus d’heures-enseignants que la précédente seconde. Pour ceux qui n’en sont pas convaincus, lire le rapport de 100 pages disponibles dans l’onglet « la réforme du lycée : un rapport complet».

 

C’était paradoxal. En effet, tous voulaient une réforme, mais, quand on regardait dans le détail, aucune ne correspondait à la réforme prévue. Comment expliquer ce sentiment d’urgence ? « Les choses ne pouvaient pas rester ainsi », ce ressenti était réel chez les associations et syndicats d’enseignants. Mais les diagnostics étaient globalement faux, les propositions en général inadaptées.

 

L’explication je l’ai trouvée, il y a 10 jours grâce à la visite d’un lycée général (sans sections technologiques) dans un quartier plutôt favorisé d’une grande ville de France. J’y étais pour faire une présentation de mon métier, dans le cadre de l’orientation. Ce sont les remarques de l’enseignant et l’irréalisme des élèves d’une 2nd Générale et Technologique qui m’ont mis la puce à l’oreille.

 

Les difficultés de d’orientation ne sont pas nouvelles. Depuis 30 ans, l’orientation est réalisée avec des moyens insuffisants. Les personnes qui s’en occupent sont souvent de bonnes volontés mais elles connaissent insuffisamment le monde du travail. Par ailleurs, elles ont eu, dans le passé, à appliquer des consignes inadaptées dont toutes n’ont pas su s’affranchir. (ne pas tenir compte de la réalité de l’offre de formations à proximité ou trouver une passion cachée qui, généralement, n’existe pas). Oui, il est absolument fondamental d’améliorer l’accompagnement à l’orientation, c’est la première priorité, mais le sentiment d’urgence ne venait pas d’ici.

 

Qu’est-ce qui était nouveau ? Qu’est-ce qui a bousculé le mauvais équilibre établi et accepté ?  C’est l’injonction qui a été faite aux responsables d’établissement de diminuer les redoublements en fin de 3ième et en fin de 2nd sans toucher au droit des familles d’exiger le redoublement.

 

Depuis très longtemps, le conseil de classe en fin de 3ème et en fin de 2nd décide d’accorder ou non les demandes de la famille, en fonction des acquis du jeune et de sa motivation pour la formation demandée. En cas de désaccord, il y a un dialogue avec la famille, le chef d’établissement a le pouvoir de changer la décision du conseil de classe. Si le désaccord persiste, une commission d’appel tranche. Si elle n’est toujours pas d’accord, la famille a le droit d’exiger le redoublement une fois par niveau. Les commissions d’appels sont en majorité constitués de personnels de l’éducation nationale et la commission cherche l’intérêt de l’enfant. Le doute est favorable au jeune et à sa famille. Sur environ 500 cas que j’ai vus dans des commissions d’appel où je représentais les parents d’élèves, je dénombre « 2 cas » qui m’ont semblé une erreur, soit 4 pour mille. Pour les autres soient la décision correspondait objectivement à l’intérêt de l’enfant, soit il était raisonnable de lui permettre d’essayer malgré les difficultés prévisibles.

 

Ce système marchait très bien pour autoriser les jeunes à obtenir la filière qu’il désirait et qu’il avait une chance raisonnable de réussir. Ce qui ne veut pas dire que la filière était souhaitée pour de bonne raison. Ce système donnait une certaine homogénéité aux filières générales et technologiques. Cependant, il a un grand défaut : il est coûteux. De nombreux parents exigent le redoublement parce qu’ils pensent, souvent à tort, que c’est mieux pour leur enfant qu’il perde un an pour accéder à une filière de meilleur niveau.

 

En imposant de diminuer le taux de redoublement, sans reprendre le droit à redoubler aux parents, et sans améliorer l’information sur les passerelles et les vrais possibilités à partir de chaque filière, le niveau des acquis des jeunes arrivant dans les filières générales ont diminué en particulier sur la filière S. L’équation : Elèves/heures de cours/programme, est devenue en peu de temps impossible dans de nombreux lycées, à cause de la diminution de niveau des élèves entrants.

 

Le problème n’est pas les bons élèves qui veulent faire du commerce et qui ne savent pas que, à niveau égal en seconde, il est plus facile de réussir les concours des écoles de commerce en passant par ES. Ceux-là ne sont pas passionnés mais réussissent. Le problèmes sont les élèves qui n’ont pas les acquis dans les matières scientifiques pour réussir la filière S et qui y sont allés parce qu’ils ont entendu dire qu’il y avait plus de portes ouvertes qu’en ont passe par S. Dans leurs cas, c’est faux. Ce n’est vrai que pour les très bons élèves. Les premiers d’une classe de terminal STI ont plus de possibilités d’études que ceux qui ont leur bac S de justesse, et encore plus que ceux qui ratent leur bac S.

 

Cette question est vraiment problématique pour les lycées généraux qui n’ont pas de service d’orientation digne de ce nom et qui ne savent pas qu’il existe dans les lycées d’à côté des sections technologiques de bonnes factures qu’ils peuvent conseiller à leurs élèves.

 

Alors pourquoi, ceci n’est clairement dit nulle part ? Pourquoi cet amalgame avec les jeunes qui veulent faire HEC et qui croit, à tort, que c’est mieux par S ? A cause des injonctions paradoxales voulues par les services centraux de l’éducation nationale. Quand un enseignant dit « je ne sais pas faire », les services de l’éducation nationale répondent : «  tu ne sais pas t’y prendre, je t’envoie la méthode innovante mise au point par le professeur Trucmuche, chercheur en pédagogie. Si tu ne l’as pas appliqué tu es un rétrograde qui s’accroche aux méthodes dépassées du temps de « Jules Ferry ». Que voulez-vous répondre à cela ? Rien. Il est totalement impossible de faire le programme de 1ère S dans le nombre d’heures proposées avec des élèves qui n’ont pas le minimum d’acquis en entrant. Or aujourd’hui de nombreux élèves n’ont pas ce minimum d’acquis, et l’Education nationale a refusé l’entendre.  Le problème est bien là. Nous sommes dans un cas d’impossibilité de réaliser un enseignement à cause de la suppression d’une sélection indispensable dans le système actuel.

 

Il faut voir que c’est particulier aux lycées généraux qui vivent en autarcie et relié à un collège où la majorité des élèves vont en seconde général et technologique.

 

Je prend le cas d’un lycée générale et industriel de ma connaissance, qui propose des bacs pros avec des spécialités technologiques, des 2nd GT avec option technologique, des bac STI et S-SI, des BTS de bons niveaux dont 20%  des élèves rejoignent une école d’ingénieur, des classes prépa pour élèves de STI et S-SI et qui est très proche d’un IUT de bon niveau dont la moitié des élèves continuent vers un diplôme d’ingénieur. Le choix STI n’y ait nullement vécu comme une relégation, les possibilités excellentes de poursuite d’études technologiques y sont connues.

 

Je prend le cas d’un collège où 60% des jeunes vont vers l’enseignement professionnel, l’information sur le monde du travail est mieux faite y compris pour les jeunes qui se dirige vers l’enseignement général.

 

Nous sommes au croisement de trois contraintes :

         une méconnaissance des possibilités des différentes filières des personnes qui conseillent les jeunes pour leur orientation,

         un système qui ne sait plus interdire les filières générales et technologiques aux jeunes qui n’ont pas les acquis pour y réussir (je suis parent et je soutiens le droit au système d’interdire une formation à mes enfants si celui-ci pense qu’il n’a pas le niveau),

         des représentations qui attribuent la responsabilité de l’échec à l’enseignant y compris dans les cas où l’enseignement est infaisable dans les contraintes où celui-ci est.

 

Nous sommes dans une situation ressentie comme inadmissible par les enseignants, mais impossibles à expliciter, car l’explicitation se traduit dans les représentations imposées par un sous-entendu d’incompétence de l’enseignant. Incompétence fausse car les représentations sont fausses, mais le malaise que cette pensée engendre est bien réel. D’ailleurs c’est une agression morale.

 

Une solution très simple pour arrêter les tensions est de supprimer le droit de redoubler en cas de désaccord avec la décision de la commission d’appel. Le redoublement serait alors une option autorisée par le conseil de classe. Mais est-ce politiquement acceptable ?

 

Il est indispensable d’améliorer l’information à l’orientation. Toutefois, cela ne résoudra rien si la décision finale n’est pas donnée à la commission d’appel. Aujourd’hui, la capacité de dialogue de l’établissement avec les parents est jugée en fonction de la pertinence des cas qui passent en appel. Il faut continuer à garder ces critères, de manière, à encourager, les chefs d’établissement à dialoguer avec les parents. Ne reste en commission d’appel, les cas peu simples et les enfants dont les parents sont peu lucides. 

 

Une organisation en modules ne change rien aux problèmes. Il y a un minimum acquis/volonté de travail à réussir pour chaque module. La problématique de « sélection » est totalement identique.

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